Extrême gauche/Extrême droite. Inventaire de la confusion

Publié le par ventlibertaire33.over-blog.com

Introduction : Lu sur Mondialisme.org

 

Dans le numéro pré­cédent consa­cré aux « pièges mor­tels de l’iden­tité natio­nale », nous écrivions : « sous l’impul­sion de la “Nouvelle Droite” franç­aise, un peu par­tout en Europe, l’extrême droite a récupéré, ou tenté de récupérer, une partie des thèmes lancés par les “gau­chis­tes” et la gauche des années 60 et 70 : le droit à la différ­ence, le mul­ti­cultu­ra­lisme, le sou­tien aux mou­ve­ments rég­io­nal­istes, la cri­ti­que de l’impér­ial­isme amé­ricain, la dén­onc­iation du sio­nisme et de la poli­ti­que d’Israël, le sou­tien aux Palestiniens et bien sûr l’éco­logie (1), pro­fonde ou à tona­lité mys­ti­que, selon les cou­rants. En récupérant ces thèmes, l’extrême droite n’a pas seu­le­ment procédé à une manœuvre tac­ti­que habile consis­tant à occu­per le ter­rain de l’adver­saire, en lui piquant ses mots et ses thèmes de pré­dil­ection. Elle a aussi moder­nisé, relooké, de vieilles idées qu’elle avait tou­jours déf­endues mais qui com­mençaient à paraître com­plè­tement “rin­gar­des” : le lien à la terre et au ter­roir ; la déf­ense des lan­gues natio­na­les et rég­io­nales ; la peur de toute influence étrangère (que ce soit sur le plan éco­no­mique ou cultu­rel) ; la déf­ense de la nature (considérée comme étant la source de l’iden­tité, de l’“ethnie”, de la “race”). »

Ce numéro essaie de recen­ser et dén­oncer quel­ques-unes des pas­se­rel­les, des confu­sions, volon­tai­res ou incons­cien­tes, entre la pro­pa­gande de l’extrême droite et celle de l’extrême gauche.

Par « extrême gauche », nous enten­dons non seu­le­ment les grou­pes qui se réc­lament du marxisme, du lénin­isme, du maoïsme ou du trots­kysme, mais aussi les mou­ve­ments alter­mon­dia­lis­tes, voire par­fois les cou­rants « liber­tai­res », qui ne sont pas fon­da­men­ta­le­ment indép­endants, sur le plan idéo­lo­gique, des diver­ses formes de marxisme sta­li­nien ou néos­ta­linien pro­pagées par les intel­lec­tuels auto-pro­clamés « radi­caux », « contre-hégé­mo­niques » ou « alter­na­tifs ».

Par extrême droite, nous enten­dons sur­tout les cou­rants extra­par­le­men-taires, les fas­cis­tes dits « de gauche », donc les « natio­naux-révo­lution-naires », les par­ti­sans d’une Troisième Voie (ou « tercér­istes »), les « solida-ristes (2) », les « Identitaires », les « natio­naux-bol­che­viks », etc., qui ont sou­vent prét­endu, dans le passé, s’ins­pi­rer des recet­tes lénin­istes pour la pro­pa­gande quo­ti­dienne et la conquête du pou­voir, mais aussi les cou­rants de la Nouvelle Droite.

Malgré sa taille minus­cule, la Nouvelle Droite a joué un rôle fon­da­men­tal à la fois dans la réno­vation idéo­lo­gique de l’extrême droite par­le­men­taire (FN) – ceux que l’on pour­rait appe­ler les natio­naux-conser­va­teurs –, comme dans la réno­vation des cou­rants néof­asc­istes « de gauche » (3) et même de la droite clas­si­que (UMP) en France et aussi au niveau européen.

Au-delà de la diver­sité de ces cou­rants, l’extrême droite possède quel­ques « déno­mi­nateurs com­muns : l’anti­com­mu­nisme, l’ordre, la mise en place d’un Etat fort, la méfi­ance à l’égard de la démoc­ratie par­le­men­taire, la haine du cos­mo­po­li­tisme et le rejet de la poli­ti­que d’immi­gra­tion soit par racisme, soit pour des rai­sons reli­gieu­ses, cultu­rel­les et iden­ti­tai­res », nous expli­que J.-P. Gaultier dans son livre Les extrêmes droi­tes en France. Dénominateurs com­muns que l’on com­plè­tera par la déf­ense de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et de la société de clas­ses.

Ce numéro ne cher­che pas à explo­rer toutes les diver­gen­ces ou les nuan­ces entre les com­po­san­tes de la droite radi­cale, mais à sou­li­gner les conver­gen­ces idéo­lo­giques ou pra­ti­ques entre cer­tains grou­pes ou « intel­lec­tuels » fas­cis­tes ou fas­ci­sants et la gauche ou l’extrême gauche, même si leurs posi­tions res­pec­ti­ves sem­blent très éloignées au pre­mier abord, notam­ment sur les points pro­gram­ma­ti­ques que nous venons de citer.

Il ne s’agit pas ici de repren­dre la thèse banale de « la conver­gence des extrêmes », mais plutôt de sou­li­gner que, notam­ment depuis la dis­pa­ri­tion du camp des Etats sta­li­niens, depuis la fin de la guerre froide, et grâce à l’usage inten­sif d’Internet par les mili­tants et sym­pa­thi­sants d’extrême gauche s’est développée une sous-« culture » (4) anti­ca­pi­ta­liste, anti­sio­niste et anti-impér­ial­iste réacti­onn­aire (5) , ou anti-impér­ial­iste à sens unique car dirigée contre un seul « impér­ial­isme » ou une seule puis­sance (les Etats-Unis), et (pres­que) jamais contre sa propre bour­geoi­sie.

En eux-mêmes, l’anti­sio­nisme, l’anti­ca­pi­ta­lisme et l’anti-impér­ial­isme ne sont pas réacti­onn­aires ; mais les formes domi­nan­tes de ces idéo­logies sur Internet sont suf­fi­sam­ment floues et confu­ses pour per­met­tre des rap­pro­che­ments contre nature entre extrême gauche et extrême droite. Ces rap­pro­che­ments ne sont pas sim­ple­ment vir­tuels (liens entre sites, repu­bli­ca­tion d’arti­cles avec ou sans l’auto­ri­sa­tion des auteurs), ou fondés sur la mani­pu­la­tion des egos (invi­ta­tions à des col­lo­ques ou à des débats publics, etc.). Ils se tra­dui­sent par l’infil­tra­tion, ou la prés­ence à visage déc­ouvert, de mili­tants d’extrême droite dans des mani­fes­ta­tions ou des ini­tia­ti­ves anti-impér­ial­istes ou anti­sio­nis­tes : mani­fes­ta­tions contre la guerre du Golfe ou contre l’inter­ven­tion amé­ric­aine en Irak, flot­tille pour Gaza, boy­cott des pro­duits venant des colo­nies israéli­ennes ou sim­ple­ment d’Israël, cam­pa­gne contre les Mcdo et l’« Eurodysneyland », etc. Mais aussi dans des orga­ni­sa­tions éco­log­istes, des syn­di­cats, ou des asso­cia­tions huma­ni­tai­res.

En dehors des manœuvres clas­si­ques d’entrisme, on observe une poro­sité, voire une inter­chan­gea­bi­lité, crois­sante des concepts uti­lisés par l’extrême droite et l’extrême gauche.

Cela est dû en partie :

– à l’aban­don, par l’extrême gauche, de la référ­ence au rôle cen­tral du prolé­tariat dans les mou­ve­ments sociaux (et donc dans la future révo­lution sociale),

– à l’aban­don de la référ­ence au com­mu­nisme (société sans clas­ses, sans salai­res, sans argent, sans pro­priété privée et sans Etat)

– et à la dis­pa­ri­tion de toute référ­ence à la néc­essité d’un affron­te­ment vio­lent avec l’Etat bour­geois.

La dis­pa­ri­tion de ces trois points pro­gram­ma­ti­ques (cen­tra­lité du prolé­tariat mon­dial, usage straté­gique de la vio­lence contre l’Etat et projet com­mu­niste) ne s’est pas tra­duite par un appro­fon­dis­se­ment de la réflexion des « révo­luti­onn­aires », mais par un for­mi­da­ble retour en arrière, faci­lité par l’absence de connais­sance de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier chez les jeunes géné­rations mili­tan­tes.

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Des posi­tions poli­ti­ques fai­blar­des depuis long­temps

L’aban­don de ces trois points pro­gram­ma­ti­ques ne peut tout expli­quer ; en effet, des cama­ra­des ayant aban­donné ces points pro­gram­ma­ti­ques ne sont pas forcément tombés dans la conni­vence confuse avec les idées d’extrême droite. Il faut donc iden­ti­fier au moins une deuxième cause : les posi­tions déjà erronées déf­endues par les grou­pes et cou­rants d’extrême gauche après 1968 (mais dont cer­tai­nes vien­nent d’encore plus loin) et qui ont pu s’épanouir après l’aban­don de ces points pro­gram­ma­ti­ques. Ces posi­tions plus sim­plis­tes étaient d’ailleurs par­tagées, en partie ou en tota­lité, par des cou­rants plus pro­ches de l’extrême droite. Il s’agit de :

– la caracté­ri­sation des pays capi­ta­lis­tes comme impér­ial­istes, sui­vant l’ana­lyse de Lénine,

– l’oppo­si­tion erronée entre un capi­ta­lisme finan­cier « pré­dateur » et un capi­ta­lisme indus­triel « sain », oppo­si­tion impli­cite chez Lénine, comme chez Hilferding, théo­ricien de la Deuxième Internationale,

– l’incom­préh­ension de ce que furent le fas­cisme et le nazisme.

Dans l’argu­men­taire de ceux qui pro­fes­sent ces idées sim­plis­tes cela se tra­duit imméd­ia­tement par les ana­thèmes qu’on jette à la figure des contra­dic­teurs pour les faire taire. Voyons main­te­nant les trois points évoqués ci-dessus.

– L’impér­ial­isme est réduit aux capa­cités d’inter­ven­tion mili­taire des seules puis­san­ces europé­ennes ou état­suni­enne, ou alors à la domi­na­tion des trusts et des mul­ti­na­tio­na­les d’ori­gine europé­enne ou amé­ric­aine sur le monde. Cela conduit à sou­te­nir tel Etat contre tel autre, le « gros » ayant tou­jours tort et le « petit » tou­jours raison, sauf s’il est sou­tenu par le pre­mier des grands (cf., en 2008, le cas de la Géorgie opprimée par la Russie mais sou­te­nue par les Etats-Unis). Cela conduit sur­tout à dédo­uaner les bour­geoi­sies des « petits » pays, voire des puis­san­ces moyen­nes, de la répr­ession qu’elles exer­cent contre « leur » classe ouvrière. La logi­que des camps (« pro­gres­sis­tes » contre « impér­ial­istes ») conduit à conver­tir tel mas­sa­creur en « pro­gres­siste » (voire en « révo­luti­onn­aire ») et récip­roq­uement, sui­vant les situa­tions.

– Quoi que l’on pense de la vali­dité des théories de Marx, il faut rap­pe­ler à ses dis­ci­ples que le capi­tal se métam­orp­hose dans trois formes : le capi­tal indus­triel, appelé éga­lement capi­tal pro­duc­tif, qui est à l’ori­gine de toute valeur, incarne le cycle total du capi­tal, et repose sur l’exploi­ta­tion du tra­vail humain ; le capi­tal mar­chand et le capi­tal finan­cier qui ne font que rép­artir des riches­ses (profit com­mer­cial, usu­raire, ban­caire, etc.) créées par le capi­tal indus­triel. Les trois formes du capi­tal sont intrinsèq­uement liées et en isoler une pour la char­ger de tous les maux est une erreur. C’est ce que font les alter­mon­dia­lis­tes et les tiers­mon­dis­tes quand ils dén­oncent par exem­ple « la fusion du capi­tal ban­caire et du capi­tal indus­triel dans une oli­gar­chie finan­cière » (for­mule empruntée à Lénine) qui serait omni­puis­sante. L’« oli­gar­chie finan­cière » est assi­milée au capi­tal « étr­anger » et cer­tains n’hésitent pas à trans­for­mer le capi­tal « étr­anger » en capi­tal « apa­tride », puis en capi­tal « juif », ce qui expli­que la conver­gence qui ras­sem­ble droite et gauche dans le « socia­lisme des imbé­ciles » (selon l’expres­sion du social-démoc­rate alle­mand August Bebel : « L’antisé­mit­isme, c’est le socia­lisme des imbé­ciles »).

– Enfin, le fas­cisme et le nazisme sont com­pris uni­que­ment comme un mal absolu dont il ne fau­drait pas essayer de com­pren­dre les causes éco­no­miques, poli­ti­ques et socia­les qui ont permis le succès. En effet, si l’on creuse un peu ces ques­tions, on s’aperçoit que le fas­cisme et le nazisme (sans parler du péron­isme et du sta­li­nisme) ont eu une influence élec­to­rale impor­tante chez les ouvriers. Mais sur­tout, ils en ont orga­nisé une bonne part et ont été jusqu’à par­ti­ci­per à de vraies grèves (ainsi la par­ti­ci­pa­tion des ouvriers nazis, jusque dans les comités de grève, lors des grèves sau­va­ges contre les décrets von Papen à l’automne 1932) ; encore aujourd’hui, en Italie, les héritiers des fas­cis­tes orga­ni­sent des chômeurs, des auto-réd­uctions dans les trans­ports et des occu­pa­tions de mai­sons vides. Pour les ex-« gau­chis­tes », la déc­ouv­erte du côté « obscur » de la classe ouvrière les amène à reje­ter tout espoir de trans­for­ma­tion sociale col­lec­tive. Certains d’entre eux sont même fas­cinés par le côté « ouvrier » du fas­cisme et ren­contrent ainsi les fas­cis­tes qui exal­tent le côté ouvrier et révo­luti­onn­aire de ce cou­rant

Mouvement com­mu­niste

 

 

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La méc­onna­iss­ance de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier par les jeunes géné­rations a été elle-même faci­litée (voire encou­ragée) par la dis­pa­ri­tion des struc­tu­res de for­ma­tion poli­ti­que au sein des grou­pes « révo­luti­onn­aires » et par la montée en puis­sance des « experts » au sein de la gauche alter­mon­dia­liste et des ONG, experts qui sont deve­nus la seule référ­ence théo­rique des mili­tants qui leur font une confiance aveu­gle. C’est ainsi qu’on a pu assis­ter :

– à la rés­urg­ence de l’idéo­logie auto­ges­tion­naire, avec l’éloge naïf des coopé­ra­tives ouvrières, de l’éco­nomie soli­daire, des SEL, des squats, des com­mu­nautés (qu’elles soient punk, néo-baba cool, liber­tai­res ou indigènes/autoch­to­nes, etc.) ;

– à la réap­pa­rition des théories de l’aile « cen­triste » de la social-démoc­ratie alle­mande après la Première Guerre mon­diale (le mariage entre le par­le­men­ta­risme et les conseils ouvriers, inventé par celle-ci, est dés­ormais vanté par de nom­breux grou­pes trots­kys­tes, notam­ment ceux de la Quatrième Internationale à laquelle est lié le NPA, par des socia­lis­tes de gauche ou des néos­ta­liniens sou­cieux de paraître nova­teurs) ;

– à la déf­ense du rôle posi­tif des natio­na­lis­mes et des rég­io­nal­ismes par de nom­breux cou­rants marxis­tes ou liber­tai­res ;

– à la valo­ri­sa­tion des iden­tités sexuel­les, « racia­les », voire indi­vi­duel­les, abou­tis­sant à une frag­men­ta­tion à l’infini des luttes mais aussi des réflexions cri­ti­ques, au dét­riment de l’uni­fi­ca­tion et de la syn­thèse néc­ess­aires. Très peu de grou­pes ont réussi à penser ensem­ble « genre, race et classe », comme on dit dans le monde mili­tant anglo-saxon, et à mettre cette pensée en pra­ti­que dans les années 70, même à une petite éch­elle (les expéri­ences de grou­pes comme Big Flame en Grande-Bretagne ou des Revolutionary Union Movements dans les usines Dodge, Ford, Eldon et Chrysler aux Etats-Unis sont à cet égard impor­tan­tes).

La prise en compte de la tota­lité des oppres­sions aurait pu enri­chir le projet de révo­lution socia­liste glo­bale porté par l’extrême gauche des années 60 et 70. Mais c’est l’inverse qui s’est pro­duit : les luttes ouvrières ont connu une for­mi­da­ble décrue à partir du milieu des années 70 en Europe et aux Etats-Unis, et de mul­ti­ples micro-pro­jets de libé­ration ont vu le jour, portés par des idéo­logies par­tiel­les ou iden­ti­tai­res comme le fémin­isme, l’éco­logie, l’anti­ra­cisme, la lutte pour les droits des mino­rités, les luttes des sans-papiers, des préc­aires, des chômeurs, etc.

Le sujet révo­luti­onn­aire mis en avant par les marxis­tes, le prolé­tariat, n’avait peut-être pas les épaules assez larges pour libérer toute l’huma­nité de tous ses maux à lui tout seul. D’ailleurs les marxis­tes se sont posé la ques­tion des allian­ces avec d’autres clas­ses exploitées notam­ment la pay­san­ne­rie pauvre. Mais la mul­ti­pli­ca­tion des sujets des libé­rations iden­ti­tai­res n’a fait que mar­gi­na­li­ser encore davan­tage la place de la classe ouvrière dans le projet révo­luti­onn­aire, en même temps que la crise capi­ta­liste mon­diale, les restruc­tu­ra­tions, les délo­ca­li­sations et les licen­cie­ments la frag­men­taient, elle aussi (cf. le texte de Joao Bernardo, tra­duit et publié par nos soins, « Classe ouvrière ou tra­vailleurs frag­mentés ») (6) .

En 2011, un projet de révo­lution sociale ne peut être le même qu’il y a qua­rante ans. Nous vivons en Europe, dans des pays « paci­fiés » (7), qui n’ont pas connu de situa­tion révo­luti­onn­aire depuis des déc­ennies. Il suffit d’enten­dre les propos de cet « Indigné » de la Bastille que l’on voit crier sur Youtube face aux flics : « Vous vous êtes engagés pour déf­endre le peuple, pas pour lui taper dessus. » Et de les com­pa­rer aux mil­liers de Syriens tués, aux mil­liers de Syriens empri­sonnés et tor­turés, aux chars qui entou­rent les villes syrien­nes une par une, secondés par les sni­pers au ser­vice du régime, pour cons­ta­ter que nous vivons pour le moment dans un cocon poli­ti­que et que nous n’avons aucune idée de ce que pour­rait être une révo­lution sociale, ici et main­te­nant en Europe.

Mais, en même temps, nous ne gagne­rons rien à dis­pen­ser, comme les partis de gauche et cer­tains gau­chis­tes, l’illu­sion que les cadres, les petits com­merçants, les petits arti­sans, les ouvriers, les petits patrons, les pay­sans-capi­ta­lis­tes et les chômeurs auraient des intérêts fon­da­men­taux com­muns. Nous ne gagne­rons rien à croire, comme de nom­breux alter­mon­dia­lis­tes, liber­tai­res ou « radi­caux », que tous les êtres humains seraient des indi­vi­dus opprimés et exploités, sus­cep­ti­bles de se rév­olter et de ren­ver­ser le capi­ta­lisme et l’Etat… de sur­croît sans pren­dre le pou­voir.

Pour ter­mi­ner, il est aussi une ques­tion dér­ange­ante, à laquelle nous ne rép­ondons pas ici, faute de place, mais que plu­sieurs arti­cles du numéro pré­cédent de Ni patrie ni fron­tières ont abordé en cri­ti­quant la gauche natio­na­liste ou la gauche laïco-xénop­hobe : quelle est notre part de res­pon­sa­bi­lité dans la confu­sion ? Certains d’entre nous ne pro­pa­gent-ils pas des com­por­te­ments et des idées racis­tes, colo­nia­lis­tes ou sexis­tes, et ce depuis fort long­temps ? Les infil­tra­tions de l’extrême droite, les limi­ta­tions théo­riques de l’extrême gauche, n’expli­quent pas tout. Nous nous croyons vac­cinés contre les préjugés de classe, racis­tes, sexis­tes et colo­nia­lis­tes, mais le sommes-nous vrai­ment ?

Aux Etats-Unis, cette inter­ro­ga­tion a amené cer­tains mili­tants et cer­tai­nes mili­tan­tes à se deman­der com­ment lutter pra­ti­que­ment contre les préjugés racis­tes, colo­nia­lis­tes et sexis­tes qui pou­vaient sévir au sein de leurs pro­pres orga­ni­sa­tions et des mou­ve­ments sociaux. Souvent sur le regis­tre de la culpa­bi­li­sa­tion et des bons sen­ti­ments, mais au moins il existe des ten­ta­ti­ves d’abor­der le pro­blème.

Aux Pays-Bas, de telles inter­ro­ga­tions sont à la base de grou­pes comme De Fabel van de ille­gaal et main­te­nant Doorbrak, et elles tra­vaillent aussi le groupe bri­tan­ni­que The Commune qui se réc­lame du vieux mou­ve­ment ouvrier, et veut aussi intégrer les acquis des « mou­ve­ments de libé­ration » fémin­iste et anti­ra­ciste des années 70. Et il en existe cer­tai­ne­ment d’autres que nous ne connais­sons pas.

Certains grou­pes ou per­son­nes citées dans ce lexi­que s’indi­gne­ront cer­tai­ne­ment d’être ravalés au rang de sim­ples « pas­se­rel­les » vers l’extrême droite. Ils ne com­pren­dront pas non plus pour­quoi cer­tains « concepts » qu’ils uti­li­sent tous les jours sont peu rigou­reux, voire carrément réacti­onn­aires (8). Nous espérons que ce petit inven­taire inci­tera les « modé­rateurs » de leurs sites Internet à mieux choi­sir leurs fréqu­en­tations, leurs référ­ences idéo­lo­giques et à trier avec rigueur (donc à lire soi­gneu­se­ment) les mails, les arti­cles et les infos qu’ils publient sur leurs sites ou qu’ils dif­fu­sent autour d’eux.

Quelques livres utiles

– La galaxie Dieudonné. Pour en finir avec les impos­tu­res, de Michel Briganti, André Déchot et Jean-Paul Gautier, 2011, Editions Syllepse (ouvrage utile mais qui aurait gagné à plus de pro­fon­deur théo­rique et socio­lo­gi­que dans l’ana­lyse du phénomène Dieudonné) ;

– Les extrêmes droi­tes en France. De la tra­versée du désert à l’ascen­sion du Front natio­nal (1945-2008), de Jean-Paul Gaultier, Editions Syllepse, 2009 (ouvrage his­to­ri­que de bonne qua­lité) ;

– La Fable de l’illé­galité, recueil d’arti­cles du groupe De Fabel van de ille­gaal, édité par Ni patrie ni fron­tières, 2008 (explore les conver­gen­ces indé­si­rables aux Pays-Bas et dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste)

– L’ima­gi­naire du com­plot mon­dial. Aspects d’un mythe moderne, Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2006 (malgré sa haine viscé­rale de l’extrême gauche qui l’amène à opérer des amal­ga­mes ridi­cu­les voire à la dif­fa­mer, un livre et un auteur à lire, quelle que soit l’irri­ta­tion qu’il pro­vo­que) ;

– et Le Monde vu de la plus extrême droite de N. Lebourg, 2010, Presses uni­ver­si­tai­res de Perpignan (par­fois un peu touffu, mais incontour­na­ble sur la ques­tion).

Aux infor­ma­tions tirées de ces sour­ces, nous avons ajouté nos pro­pres com­men­tai­res et quel­ques ren­sei­gne­ments sup­plém­ent­aires glanés au cours de nos recher­ches sur la Toile ou dans différ­entes publi­ca­tions. Avant d’être publié sur Internet et sous forme papier, cet inven­taire a cir­culé parmi plu­sieurs cama­ra­des, notam­ment de Mouvement com­mu­niste, du Groupe d’Action pour la Recomposition de l’Autonomie Prolétarienne (GARAP), des Luftmenschen et sur le forum des lec­teurs de la revue Ni patrie ni fron­tières. L’objec­tif n’était pas d’abou­tir à un texte commun où toutes les posi­tions seraient com­mu­nes à la vir­gule près (il nous aurait sans doute fallu des années pour y arri­ver), mais de sol­li­ci­ter l’avis de mili­tants qui se sont intéressés à ces ques­tions depuis long­temps et qui obser­vent le dével­op­pement, la déc­om­po­sition/recom­po­si­tion per­ma­nente de l’extrême droite ou de ce que cer­tains cama­ra­des appel­lent le « sous-fas­cisme ».

Chaque fois que c’était pos­si­ble, leurs remar­ques ont été intégrées dans le texte ori­gi­nal et les for­mu­la­tions qu’ils trou­vaient mala­droi­tes, obs­cu­res ou incor­rec­tes ont été modi­fiées. En cas de dés­accord impor­tant, leurs ajouts ou com­men­tai­res ont été placés en notes. Des cama­ra­des de Mouvement com­mu­niste, des Luftmenschen et du GARAP ont aussi écrit leurs pro­pres textes qu’ils ont évid­emment signés du nom de leur groupe. Que tous et toutes soient ici remer­ciés.

Cette forme de coopé­ration par­ti­cu­lière entre des mili­tan­tes et des mili­tants ayant des orien­ta­tions différ­entes n’impli­que pas, bien sûr, que ces cama­ra­des soient res­pon­sa­bles des éventu­elles erreurs qui ont pu se glis­ser dans ce texte.

La revue en assume seule la res­pon­sa­bi­lité et publiera tout dém­enti ou droit de rép­onse (d’une taille rai­son­na­ble, soit 2 pages maxi­mum) demandé par les per­son­nes, sites ou grou­pes men­tionnés, à condi­tion qu’elles n’émanent pas d’indi­vi­dus ou de grou­pes fas­cis­tes ou fas­ci­sants. La prose de ces der­niers n’est pas la bien­ve­nue dans la revue car nous ne sommes pas par­ti­sans de la liberté d’expres­sion totale… comme cer­tains liber­tai­res !

Ni patrie ni fron­tières, 1er sep­tem­bre 2011

P.S. : De nom­breux arti­cles font référ­ence à des indi­vi­dus ou à des grou­pes. Quand nous n’avons pas placé une note d’expli­ca­tion en bas de page, le lec­teur devra se repor­ter à la liste des mots indexés page 11. Par exem­ple si dans un arti­cle sur Dieudonné nous men­tion­nons le MDI, le lec­teur devra se rendre à l’entrée MDI.

Les entrées sont de lon­gueur très varia­ble et nous publie­rons une seconde édition, voire un deuxième numéro sur le même sujet, en fonc­tion des contri­bu­tions, remar­ques et cri­ti­ques que nous rece­vrons sur ce sujet essen­tiel.

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Notes

1. La confu­sion entre éco­logie et extrême droite n’est pas seu­le­ment le fait de fas­cis­tes mas­qués qui se livre­raient à des ten­ta­ti­ves de récu­pération : il est signi­fi­ca­tif que le site de gauche décro­iss­ance.info qui recom­mande dans ses liens toutes sortes de publi­ca­tions liber­tai­res ou « radi­ca­les » publie en même temps une inter­view de Serge Latouche du MAUSS (qui avait déjà contri­bué au numéro 4 de la revue Krisis d’Alain de Benoist en déc­embre 1989) dans Le Recours aux forêts sans dire que cette revue fut dirigée par Laurent Ozon, néo-païen fas­ci­sant, membre du Bureau poli­ti­que du FN en 2011. Sans la vigi­lance d’un inter­naute, cette conver­gence verte-brune serait passé ina­perçue…

2. Léon Bourgeois (1851-1927) inventa le soli­da­risme. Membre du Parti radi­cal, minis­tre et pré­sident du Conseil d’Etat sous la IIIe République, il reçut le Prix Nobel de la Paix en 1920. Dans son livre La Solidarité (1896), il prét­endait rés­oudre les contra­dic­tions entre le libé­ral­isme et le socia­lisme en fusion­nant les deux partis. Il sou­hai­tait que les béné­fices de l’Etat fus­sent rép­artis de façon « plus équi­table ». Cette doc­trine favo­ra­ble à un inter­ven­tion­nisme social fondé sur des valeurs mora­les sera reprise par cer­tains cou­rants de l’extrême droite, qui créeront le natio­nal-soli­da­risme, et infléc­hiront cette idéo­logie inter­clas­siste vers un cor­po­ra­tisme fondé sur un Etat fort, une société hiér­archisée, dis­ci­plinée et des com­mu­nautés eth­ni­ques homogènes. L’emblème des soli­da­ris­tes est sou­vent un tri­dent et cer­tains d’entre eux se réc­lament de Sorel et Proudhon, qu’ils assai­son­nent avec les écrivains de la révo­lution conser­va­trice alle­mande. Le cou­rant Terre et Peuple/Résistance iden­ti­taire europé­enne, animé en France par Pierre Vial, se réc­lame du soli­da­risme.

3. Selon N. Lebourg, les « natio­naux-révo­luti­onn­aires » « glo­ba­le­ment pro­so­vié­tiques pen­dant la guerre froide, sou­vent philo-maoïstes » ont su tirer les leçons de Mai 68, et notam­ment du « mai ram­pant » ita­lien, tout comme leurs ancêtres fas­cis­tes avaient tiré les leçons de la Révolution d’Octobre.

4. « Culture » au sens tri­vial, mais signi­fi­ca­tif, où un dealer d’Evry s’excla­mait réc­emment : « Mais le haschich, c’est notre culture ! », quand un jour­na­liste lui demanda quel serait l’impact d’une éventu­elle léga­li­sation du can­na­bis sur son « biz­ness ».

5. Cf. par exem­ple les deux textes de l’AWL publiés dans le n° 27-28-29 d’octo­bre 2009 de Ni patrie ni fron­tières et la rubri­que à ce sujet sur le site la Bataille socia­liste.

6. Commentaire du GARAP : « La ques­tion de savoir si “le prolé­tariat a les épaules assez larges ou pas” n’est pas impor­tante, si l’on garde bien en tête que le prolé­tariat est la classe de la négation de cette société. Par conséquent : “il est révo­luti­onn­aire ou il n’est pas” (K. Marx). Le prolé­tariat, non orga­nisé ou orga­nisé de manière spec­ta­cu­laire – c’est-à-dire par des représ­entants, véri­tables cour­tiers et autres col­la­bo­ra­teurs de classe – ne pou­vait se trou­ver que dés­emparé et désarmé face à l’offen­sive du capi­tal qui a débuté dès les années 1960 et 1970. Les contre-atta­ques prolé­tari­ennes des années 1970 en Italie ont dû pro­vi­soi­re­ment s’effa­cer sous les coups d’une bour­geoi­sie inter­na­tio­nale qui uti­lisa tous les moyens à sa dis­po­si­tion – et, parmi eux, les rebel­les d’extrême gauche comme d’extrême droite – pour faire diver­sion. »

7. Commentaire du GARAP : « pays où la guerre contre le prolé­tariat menée par la bour­geoi­sie s’est dirigée sur le ter­rain fana­ti­que de la colo­ni­sa­tion mar­chande de la vie ».

8. Ils relèvent de ce que N. Lebourg appelle des « oscil­la­teurs idéo­lo­giques », c’est-à-dire des « mots-vali­ses », des mots fourre-tout, ayant une plu­ra­lité de sens et pou­vant être faci­le­ment uti­lisés par l’extrême droite et l’extrême gauche.

Publié dans Actualité

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